LOCZY ou le maternage insolite

Quelques lectures… parce que nous ne voulons pas limiter notre réflexion au seul domaine psychiatrique, mais l’étendre aussi aux questions qui traversent le médicosocial, la pédagogie etc..

LOCZY
ou le MATERNAGE INSOLITE(1)

(Larges extraits tirés du Hors Série N°48 du Monde Libertaire)

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Les pratiques éducatives à la pouponnière Loczy peuvent inspirer les personnes en recherche d’un rapport différent entre adultes et enfants. À Loczy, on ne défend pas ouvertement une égalité dans la relation entre l’adulte et l’enfant. Pourtant, on y constate l’absence de domination de l’un sur l’autre, et une forme d’éducation pensée pour éviter de blesser, humilier, dévaloriser, faire plier l’enfant.

C’est Emmi Pikler, une pédiatre hongroise qui , dans les années 1950, a créé cette pouponnière. Sa volonté alors était de permettre à des bébés, dont le début de vie a été marqué par des événements traumatiques (abandon, maltraitance…) de continuer à se développer et à se construire en tant que personnes. Elle souhaitait promouvoir une autre vision du bébé considéré comme une personne capable d’initiatives, bien que dépendant de l’adulte. Elle désirait également développer une pratique éducative originale basée sur la liberté d’action laissée à de tout jeunes enfants.

Emmi Pikler a révolutionné les rapports adultes-bébés. Loczy devient au fil des années un centre de recherches sur l’éducation de touts petits en collectivité, qui rayonne aujourd’hui dans le monde entier et influence la pédagogie des structures d’accueil des jeunes enfants type crèche, pouponnières…

La non-directivité et la liberté
de mouvement et d’expression

Emmi Pikler pensait que tout petit déjà, on pouvait orienter
l’éducation d’un enfant de façon à en faire un adulte autonome,
responsable qui sait se positionner sur ce qu’il vit, et non une
personne corvéable à merci, manipulable, qui n’a d’avis sur rien.
Elle met en pratique à Loczy des principes de non-directivitéimg008
dans l’éducation des touts petits, qui remettent entièrement en
question la position de l’adulte éducateur qui amuse, manipule
le bébé au gré de ses fantaisies sous prétexte de satisfaire ses besoins, et du bébé, marionnette, passif aux mains de l’adulte.
À Loczy, le bébé est libre de ses mouvements dans toutes les
situations même au cours des soins durant lesquels l’adulte lui laisse la possibilité de prendre des initiatives, et attend de lui une coopération active. Elle part du principe que même s’il ne parle pas, il a une parole qu’un adulte attentif doit percevoir
et respecter. Le bébé bien que dépendant des soins que lui
prodigue l’adulte, devient acteur dans une relation humanisante, respectueuse de sa personne.
Elle met en avant « l’activité autonome » de l’enfant. Elle montre
que si l’adulte tient compte de ses réactions, ses manifestations et le
laisse participer activement lors des soins quotidiens (change, repas,
le bain, l’habillage), le bébé peut en dehors de ces soins vaquer à ses
occupations de façon autonome sans intervention de l’adulte. Pour
elle, la non-directivité de l’adulte et l’activité autonome du bébé lui
permettrait de faire l’expérience de ses propres limites, avoir une
meilleure connaissance de lui-même et faire preuve de créativité
pour influencer le monde qui l’entoure. Dans le film «Loczy ou
une maison pour grandir» (2), les témoignages des adultes qui ont
passé leurs premières années de vie à Loczy sont surprenants par le
recul dont ils font preuve par rapport à leur vie, leurs réussites, leurs
échecs, leur choix et par la confiance qu’ils ont en eux.
Le bébé qui vient de naître, laissé dans son lit, fait preuve alors d’une activité intense et dévoile progressivement ses compétences
sans avoir besoin de l’adulte. Plus tard lorsqu’il sait se saisir des
objets, il sera installé sur le dos par terre et pourra se mouvoir
librement à son rythme, et en grandissant, changer de position, se
déplacer, se mettre debout. L’adulte est alors présent pour l’aider
à y parvenir seul en créant les conditions nécessaires pour cela.
Le bébé est entouré de matériaux simples qui deviennent par la
créativité de l’enfant de multiples occasions de jeux et d’éveil :
bassines en plastique, anneaux de rideaux, morceaux de tissus,
balles… qui sont proposés par l’adulte en fonction des goûts, des
intérêts et des possibilités de chaque enfant. Il n’y a pas de jouets à
effets sonores ou visuels souvent à piles comme dans nos crèches
et dans nos magasins de jouets. Ils stimulent inutilement les sens
de l’enfant, le mettent dans une situation passive et hypnotique,
qui peut jouer par la suite un rôle important dans son engouement
pour la télé. E n plus de cela ces jeux ont une durée de vie limitée,
au plus grand bonheur de notre société de consommation.
À Loczy, le rôle de l’adulte est celui d’une personne bienveillante
qui laisse l’enfant aller à son propre rythme, ne hâte pas son
développement, et n’intervient pas directement dans son activité.

Une confiance et un respect
du rythme de chacun
dans les apprentissages

Les conceptions locziennes de l’éducation du tout-petit sont en
img008rupture avec les pratiques éducatives courantes, qui tendent
souvent vers du dressage. Dans nos sociétés, les enfants doivent se montrer très tôt compétitifs et productifs. Et même si depuis la moitié du XX e siècle l’on n’emmaillote plus le bébé, les adultes le mettent souvent dans des positions qu’il ne maîtrise pas et où il se trouve en difficulté pour agir. On veut sans cesse hâter son développement. Il doit vite apprendre à s’asseoir, se mettre debout, à marcher plus tôt que son voisin. Dès son plus jeune âge, que ce soit à la maison ou dans les structures d’accueil, on lui propose une multitude d’activités d’éveil censées développer chez lui telle ou telle compétence ou qui consiste souvent en la fabrication d’un objet: une étoile en pâte à sel pour Noël, un dessin pour maman… qu’il n’a souvent pas la possibilité de refuser car il veut faire plaisir à l’adulte.
L’enfant sent que c’est important pour ce dernier et se conforme à ses attentes. À Loczy, on est également loin de la méfiance que l’on entretient à l’égard de nos enfants tout jeune. La relation adulte
enfant est basée sur la confiance de l’adulte en la capacité de l’enfant d’être acteur de son propre développement et de son éducation. La transgression des règles par les enfants n’y est jamais soumise aux reproches, encore moins aux punitions. Elle est seulement verbalisée par l’adulte,qui indique les conséquences de cette transgression avec douceur. L’adulte montre clairement à l’enfant qu’il a confiance en sa capacité d’entendre et de se remettre en question quand ça a du sens pour lui , mais qu’il lui faut du temps pour intégrer les règles…
… À chacun selon son rythme et ses intérêts personnels!
L’égalité entre éducateur et éduqué se retrouve dans le fait que l’éducateur ne profite pas de son expérience et de la possession d’un savoir pour asseoir un pouvoir sur l’éduqué et fait en fonction de ses demandes, de sa participation, de son rythme d’apprentissage. Au final, ils sont censés s’apporter et s’influencer l’un et l’autre !

L’influence de Loczy
dans les mentalités et ses limites

En France, le projet de loi sur la délinquance nous en dit long sur la méfiance que nous entretenons vis-à-vis de nos enfants. Car même si la loi n’est pas passée, des traces sont présentes dans les mentalités. Le personnel des crèches ou les parents dissimulent souvent mal leur inquiétude face à toutes formes de comportements agressifs, considérés comme laissant présager une future graine de délinquant. Et les diagnostics hâtifs tombent comme un couperet : un enfant de 2 ans peut très vite être catalogué comme futur psychopathe ou hyperactif. Alors qu’il s’agit souvent d’une défaillance de l’adulte qui attend trop deimg008 l’enfant ou qui n’a pas été assez à l’écoute de ses besoins et de ses demandes.
La plupart des projets pédagogiques en crèche notamment mettent en avant certains principes éducatifs comme la liberté de mouvements, le respect du rythme de chacun, l’autonomie, la position de l’enfant acteur de son éducation. Pourtant comme pour la déclaration des droits de l’homme, ce ne sont que des déclaration de principes ! La réalité est bien différente sur le terrain. Dans les faits le rapport de domination de l’adulte sur l’enfant demeure!
L’application de ces principes nécessite comme à Loczy, de la part du personnel, un véritable travail de réflexion et de formation en équipe pluridisciplinaire composée de psychologues, pédiatres, éducateurs. Les nurses qui s’occupent directement des enfants bénéficient de temps d’échanges d’observations, et de formation qui sont souvent l’occasion de déconstruire leurs propre représentations de l’enfant et de l’éducation, de prendre du recul vis-à-vis de situations qu’elles rencontrent. Nous n’avons pas ce genre de formation et d’accompagnement dans nos structures.
D’autre part, l’application de ces principes nécessite de la part
de l’adulte de renoncer à ce qu’il a intégré dans l’enfance, à
savoir un certain pouvoir sur l’enfant et un certain contrôle sur
ses actes, ses comportements et ses apprentissages. Le « C’est
l’adulte qui décide» a encore de beaux jours devant lui ! Et
même si !’« éducateur » est averti et conscient, il ne doit pas faire
l’économie de ce travail de déconstruction.
L’expérience de Loczy constitue aussi une avancée dans la prise
en compte de la parole des bébés et des jeunes enfants. Ce
peut être un apport dans la manière d’envisager la place des personnes dépendantes (personnes âgées, handicapées…) qui, du fait de leurs capacités de communication limitées et de leur faible autonomie, sont
souvent dépossédées de leur parole et de leurs idées. Elle peut
aussi apporter des réponses quant à la nécessité de garantir leur
autonomie et leur liberté d’expression.
Même si Loczy participe à l’évolution des mentalités, c’est
aujourd’hui un genre de laboratoire expérimental qui ne
représente pas une menace pour le système. Il n’y a aucune
volonté des pouvoirs publics de doter les structures de moyens
suffisants pour que l’application de ce genre de projet se
généralise. Et même si les méthodes utilisées à Loczy étaient
étendues à toutes les structures en charge des jeunes enfants,
elles demeureraient des îlots de résistance. ..

Muriel

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1) Loczy ou le maternage insolite – ouvrage d u D r
Myriam David et Geneviève Apple , édition Scarabée

2) Un film de Bernard Martino (2000 – France -170 minutes), où le réalisateur retrace le contexte historique, culturel et pédagogique dans lequel cette institution. est née.

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A lire aussi dans ce même numéro: D’ores et déjà : L’ÉCOLE VITRUVE, lieu commun. (Extrait)

… »Il est de bon ton de moquer l’individualisme de l’époque et, en
même temps, de vilipender tout ce qui, de près ou de loin, aurait
à faire avec le mot «commun».
À Vitruve, il existe une vision globale de l’école chez chacun des
instits qui y participent. Très vite, pour chaque individu, adulte
comme enfant, cela devient un lieu appartenant à tous et dont tout
le monde et chacun a la charge. Rien n’est jamais acquis. C’est un
apprentissage constant, qui produit de l’imprévu, des nouvelles
directions, des questions, de la recherche, des essais, toutes sortes
de décisions hésitantes, c’est-à-dire des décisions évidemment
partielles et provisoires, susceptibles d’être modifiées.
Dans la fabrication du «commun», on peut raisonnablement
penser que le préalable n’est pas de faire des réunions, de produire
des plans sur la comète, de réciter des théories pour se mettre
d’accord autour de valeurs communes, mais d’investir un lieu.
Le projet politique, a posteriori, d’un tel lieu commun pourrait
être également que l’individu, adulte ou enfant, en fin de compte,
se développe dans ce genre d’école, améliore ses compétences,
amplifie sa pensée, sa créativité et sa conscience au monde. Le
commun n’entre pas en concurrence avec lui, il ne le diminue
en rien, ne le restreint pas. Le commun devient une affaire
personnelle. Un prolongement.
Ce n’est pas l’appartenance au groupe qui construit le commun,
mais bien plutôt la gestion du lieu qui va amener une nouvelle
réalité commune, et, étrange conséquence absolument pas
préétablie: le commun vient «s’inscrire» dans le patrimoine
de chacun. On est plus créatif, plus réactif, plus inventif. On
gagne en liberté. Améliorant, par réaction en chaîne, le bienêtre
général. Ce sens du « lieu commun » est comme « un geste
de plus». Une nouvelle possibilité d’existence. C’est une pensée
prolongée, ramifiée, communicante, une capacité de plus pour
chacun de se situer au monde, dans le monde et avec les autres. »…

Gérard Delbet

Qu’est-ce que la PÉDAGOGIE SOCIALE? (extrait)

… »Une pédagogie de la réalité
Le travail de rue repose sur des postulats qui vont aujourd’hui
à l’encontre de ceux qui s’imposent dans les pratiques
institutionnelles ; les enfants viennent d’eux-mêmes, ils ne sont
envoyés par personne et on ne sollicite pas, comme conditions,
d’autorisations préalables de qui que ce soit, même pas des parents.
De même, la situation d’atelier de rue laisse complètement au
hasard de déterminer qui va venir, ou qui ne viendra pas. En
outre, ce type de travail repose complètement pour sa suite
sur la libre initiative et liberté de revenir (ou pas) des
enfants contactés. Bien entendu, de telles pratiques s’adressent
fondamentalement à des enfants saisis dans leur réalité et leur
environnement; aucun éloignement n’est nécessaire: ce sont
les éducateurs qui ont pris sur eux la difficulté du déplacement
et l’obligation de se rendre disponibles. De telles pratiques de
rue mettent ainsi en pratique des principes fondamentalement
philosophiques (en l’occurrence kantiens) qui sont :
• la globalité : les personnes ne sont pas accueillies, acceptées,
contactées sur telle ou telle particularité, sur tel ou tel critère,
mais au contraire de façon globale, avec tout ce qu’elles sont et
dans leurs relations naturelles avec leur environnement ;
• l’universalité: c’est, a priori, à tous que s’adresse un atelier de
rue et, du coup, ceux qui s’y rendent n’y gagnent aucun statut
spécifique, aucune image particulière qui manifesterait leur
séparation vis-à-vis du corps social ;
• l’autonomie : c’est sur la libre participation que reposent de
telles actions ; il n’y a ni contrat ni engagement ; la relation qui
s’établit progressivement au sein du groupe, ou entre les enfants,
et les éducateurs, est la seule chose qui implicitement lie les
individus entre eux. »…

Laurent Ott

  (à lire: L. Ott « le travail éducatif en milieu ouvert », Èrès, 2007)

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